Incursion à tire-d’aile dans notre classe plein air
Mars 2025
Catherine Lapointe, enseignante au primaire pendant 23 ans, maintenant conseillère pédagogique en français et culture et citoyenneté au primaire
Parfois, j’entends : « J’aimerais être un petit oiseau pour voir ça. » Et si je vous donnais des ailes de mésange l’instant d’un texte pour entrer avec moi dans notre classe plein air de 2e année ?
Notre petite école publique de Québec est entourée d’une forêt assez clairsemée pour laisser voir un chemin pavé et quelques commerces. J’ai toutefois de l’école une conception plus vaste. Faire tomber les murs, ouvrir les portes sur la communauté et la nature qui l’entoure, c’est exploiter le plein potentiel du milieu pour susciter des découvertes et ancrer des apprentissages. Concrètement, j’ai décidé il y a huit ans de passer une période par jour à l’extérieur, dans le petit chemin qui mène aux commerces du quartier et dans la forêt de bouleaux. Par curiosité, délinquance pédagogique ou besoin de faire vivre de nouvelles expériences sociales… ou pour toutes ces raisons.
L’apprentissage par la nature et dans la nature m’appelait. Je sentais que les enfants en avaient besoin. J’aimais les observer. Leurs comportements dans la classe étaient des manifestations qui méritaient notre attention. Les enfants ont besoin de bouger. Ils ont besoin de concret. ils ont besoin de répétition. ils ont besoin de créer seuls et avec les autres. Ils ont besoin de choisir. Ils ont besoin de se sentir utiles et engagés. Ils ont besoin d’expérimenter et de prendre des risques. Ils ont besoin de se connecter au vivant. Ils ont besoin de s’exprimer et de développer leur identité. Ils ont besoin de liberté.
J’aurais pu tomber dans le piège du « pas-assez-de-temps » ou du « pas-d’infrastructures ». Mais je sentais l’urgence de migrer, d’évoluer, de retourner à l’essentiel. Pour mes élèves et moi. Au moins pour contribuer à réduire le déficit nature chez les enfants en cette époque de surstimulation.
Tout le monde a un « dehors », alors pourquoi s’imposer des freins ? Parfois, on attend des infrastructures coûteuses qui, en fin de compte, reproduisent tristement les rangs d’oignon figés d’une classe traditionnelle. La nature telle qu’elle est nous offre un environnement ouvert, flexible, évolutif, parfois imprévisible, mais riche d’apprentissages. Elle suit des cycles et accueille le changement. Tout ça gratuitement. Un don à prendre.
Après quelques semaines d’expérimentation à l’extérieur avec rien d’autre qu’un sac à dos et un peu d’imagination, je n’ai pas eu besoin d’arguments supplémentaires pour faire de la pédagogie par la nature un rituel, une philosophie. Sans pression, nous sortions simplement pour lire une histoire et saluer des gens. Nous sortions parfois pour faire un rallye mathématique sur le thème de l’heure, pour écrire les mots de la semaine à la craie sur le pavé ou pour créer un lexique forestier. Nous travaillions la mesure avec des unités non conventionnelles comme des noisettes, des cailloux et des branches. Inspirés par le vent doux et les sons de la forêt jumelés à ceux de la ville, surtout à l’automne et au printemps, nous partions écrire en faisant appel aux cinq sens. Je laissais les enfants grimper aux arbres pour qu’ils apprennent à s’autoréguler et à cogérer les risques. En hiver (oui, nous célébrons la nordicité), nous nous amusions à tracer des chiffres sur la neige avec des graines d’oiseaux ou nous affichions des poèmes sur les arbres du sentier. Parfois, j’enseignais une chose qu’on ne trouvait pas dans les pages des livres et les graphiques des programmes, la contemplation. Faire le vide et se remplir de beau. C’est un apprentissage important selon moi et il mériterait d’être traité avec respect.
Je n’avais pas besoin de repenser toute ma planification. Il suffisait de se laisser guider par les besoins, ceux des élèves additionnés et ceux de ma réalité pédagogique. La somme est assurément la bonne réponse. En huit ans, j’ai pu prendre le temps de réfléchir en lisant des articles scientifiques, d’échanger avec une communauté de pratique, de consulter des sites de ressources et de me former pour mieux vivre la classe nature au quotidien en participant au colloque « Apprendre à ciel ouvert ». Devenir plus tolérant face à l’imprévisible, plus ouvert aux heureuses coïncidences, plus connecté, plus doux envers soi-même, voilà ce qu’apporte la classe plein air. Comprendre tous les bienfaits de la fréquence en classe plein air, c’est en saisir l’impact sur la réussite scolaire et sociale ainsi que sur l’estime de soi.
Parmi les moments forts que j’ai vécus avec mes élèves en classe plein air, il y eut la rencontre avec un couple curieux d’apprendre ce que les enfants faisaient assis dans la neige sous un arbre (ils adoptaient leur espace nature et faisaient de la pleine conscience). De fil en aiguille, ce couple est venu présenter son voyage dans l’Ouest canadien à toute la classe. Une collaboration inattendue et fructueuse. Il y eut aussi la rencontre de cette dame qui s’est arrêtée pour que l’on caresse son chien et qui s’est mise à raconter l’époque de sa jeunesse et ainsi enseigner l’histoire à mes élèves. À la fin de l’échange, une élève lui a dit qu’elle avait un beau collier. Elle l’a alors détaché pour le remettre à la classe en faisant promettre aux élèves d’être reconnaissants pour la chance qu’ils avaient de pouvoir apprendre dehors. Et elle m’a demandé : « Vous allez revenir ici demain ? » Depuis ce jour, le collier de Rose-Hélène est dans notre classe. J’ai été touchée par cette rencontre humaine. Il y eut le jour où une élève s’est attardée pour parler à une personne âgée. « J’ai ramassé sa canne qui était tombée, Madame Catherine. Nous avons jasé. Elle m’a fait un sourire. » Mais toi aussi tu me fais sourire, ai-je pensé. Tu as tout compris de notre présence ici.
L’intention d’aller apprendre le monde, apprendre dans le monde, apprendre grâce au monde était là sous mes yeux. Des ailes m’ont poussé depuis ce temps. Je me sens à présent animée par l’élan de partager mon vol d’oiseau dans « le dehors » formateur pour que l’on retrouve ensemble l’essentiel.
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